Les provinces de l’Ituri, du Nord-Kivu et récemment du Sud-Kivu, dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), font face depuis la mi-mai 2026 à une nouvelle épidémie de la maladie à virus Ebola. Au 21 mai, plus de 746 cas suspects dont 86 cas confirmés ont été recensés en quelques jours. Cette nouvelle flambée épidémique inquiète d’autant plus qu’elle est causée par la souche Bundibugyo, pour laquelle aucun vaccin homologué n’est actuellement disponible, selon les autorités sanitaires.

Lors d’une conférence de presse à Kinshasa le 19 mai dernier, répondant à une question d’un journaliste sur les facteurs à la base de la résurgence de la maladie, le Dr Jean-Jacques Muyembe, co-découvreur du virus en 1976 et directeur de l’Institut national de recherche biomédicale (INRB), a pointé du doigt un coupable inattendu : le changement climatique.

« Cette affirmation m’a d’abord surpris. Pendant mon master en médias et climat à Université Paris-Saclay , nous n’avions pas particulièrement approfondi ces liens entre épidémies et climat. Cela m’a poussé à explorer les recherches scientifiques sur le sujet. Et le professeur a raison : son affirmation s’appuie sur un consensus scientifique grandissant. Mais comment le changement climatique peut-il déclencher une épidémie virale au cœur de la forêt équatoriale congolaise ? »

Le bouleversement de l’habitat naturel

Premier constat : le changement climatique n’agit pas directement sur le virus Ebola lui-même, mais bouleverse l’habitat de ses hôtes naturels. Comme l’affirmait le Dr Muyembe, corroborant l’article « Les chauves-souris, réservoirs du virus Ebola : le mystère se dissipe », les chauves-souris frugivores constituent un des réservoirs naturels le plus probable du virus.. Historiquement, ces animaux menaient une vie nomade, se déplaçant au gré des floraisons éphémères dans les vastes forêts d’Afrique centrale.

Cependant, les modifications des précipitations et l’augmentation des températures perturbent ce cycle naturel. Selon une étude publiée en 2025 dans la revue Land par Bi et ses collègues, l’Afrique centrale se réchauffe de façon continue depuis plus d’un siècle, avec une tendance robuste à l’augmentation des températures, conduisant à un climat plus chaud et potentiellement plus sec. Ces bouleversements entraînent des pénuries alimentaires périodiques pour la faune sauvage.

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Face à la rareté de la nourriture dans leur habitat dégradé, les chauves-souris modifient leur comportement. Au lieu de migrer, elles s’installent durablement près des zones agricoles et urbaines, où elles trouvent des arbres fruitiers et des jardins. Cette cohabitation forcée augmente drastiquement les probabilités de contact entre la faune sauvage porteuse du virus et les humains, créant ce que les scientifiques appellent un « débordement » (ou spillover) comme le montre cette étude menée par Eby et al.

L’actuelle épidémie en Ituri illustre parfaitement cette convergence de risques. La région subit une pression humaine sans précédent : la déforestation pour l’agriculture sur brûlis et l’exploitation minière fragmentent l’habitat forestier selon les principales conclusions des recherches menées par Kabuanga et al. sur la déforestation en Ituri. La création de campements en pleine forêt multiplie les contacts humains-faune. À cela s’ajoutent les déplacements massifs de populations dus à l’insécurité et l’affaiblissement du système de santé, facilitant la propagation interhumaine.

Une tendance alarmante

Une étude publiée dans la revue Nature Communications a modélisé ces dynamiques complexes. Les chercheurs prédisent que, sous l’effet combiné du changement climatique et de la croissance démographique, le taux d’émergence de virus Ebola passant de l’animal à l’homme pourrait augmenter de 1,75 à 3,2 fois d’ici 2070 en Afrique centrale. Les récentes épidémies successives en RDC semblent être une manifestation précoce de cette tendance.

Les déclarations du Dr Muyembe sont donc comme un avertissement solennel. La lutte contre la maladie à virus Ebola ne peut plus se limiter à une réponse purement médicale une fois l’épidémie déclarée. Tant que la déforestation se poursuivra au rythme actuel et que les dérèglements climatiques continueront d’altérer les écosystèmes forestiers du bassin du Congo, les barrières naturelles qui nous protégeaient des virus endémiques resteront poreuses. Pour espérer vaincre définitivement ce virus, il faudra non seulement des vaccins et des centres de traitement, mais aussi une véritable politique de préservation de l’environnement et d’atténuation du changement climatique. Une action climatique globale et ambitieuse s’impose comme impératif absolu. Cela exige des mesures concrètes et immédiates à plusieurs niveaux :

Au niveau national, la RDC doit mettre en place des politiques strictes de protection des forêts. Dans ce sens, des initiatives comme le Couloir vert Kivu-Kinshasa qui permettent de protéger les habitats de la faune sauvage, tout en investissant dans des alternatives économiques durables aux activités extractives, sont à encourager.

Au niveau international, les nations doivent honorer leurs engagements climatiques, notamment l’atteinte des objectifs de l’Accord de Paris de limiter le réchauffement à 1,5°C. Les pays pollueurs ont une responsabilité particulière d’accélérer leur transition énergétique et de soutenir financièrement les efforts d’adaptation des pays vulnérables.

La protection du climat n’est pas un luxe environnemental ; c’est un impératif de santé publique mondiale. Le temps n’est plus à la discussion, mais à l’action décisive et irréversible. Notre survie en dépend.

Donald K.

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